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Les alchimistes de la paix. » Compagnie Zarina Khan - "L'écriture dessine le chemin, le théâtre est la lumière qui l'éclaire" ZK

Les alchimistes de la paix.

Conférence de Zarina Khan à l'Assemblée nationale le 10 octobre 2014 pour les 20 ans de l'association « Mères pour la paix. »

Nous fêtons aujourd'hui un anniversaire. Un anniversaire est toujours la célébration de la vie, de la naissance, de ce qui n'était pas et qui un jour, est venu au monde. Comme celle d'un être vivant, la naissance d'une association est à célébrer et particulièrement lorsqu'elle porte le nom d'un mouvement universel : « Mères pour la paix. » Par le nom même que vous avez choisi, il ne s'agit pas ici seulement de vos adhérents ou de votre association. Par ce nom même vous honorez les femmes qui en tous siècles et en toutes nations ont porté la paix comme un enfant précieux qu'elles ont élevé pour qu'il fasse tout le tour de la terre.

Les mots aussi naissent comme des êtres vivants et nous éclairent de leur sens. Le beau nom grec Oïkos, la maison suivi de nomos, l'administration, a engendré le mot « économie ». Nous comprenons ainsi que déjà il y a des milliers d'années, Oïkos faisait émerger l'idée fondamentale qu'il est une seule maison, la terre, et que nous y habitons tous.

La notion du bien commun est présente à l'aube de toutes les civilisations. Nous savons cependant que la gestion de notre maison planétaire pour le bien de tous n'a pas été la priorité des pouvoirs qui se sont succédés et que l'économie dont Aristote dénonçait déjà les dérives, l'acquisition des richesses pour la spéculation et les monopoles, est devenue l'otage puis la matrice de toutes les guerres.

Oïkos, s'est aussi accouplé avec logos la science, pour donner naissance au mot Écologie, la science de notre maison, qui étudie les êtres vivants dans leur milieu et les interactions entre eux, « la science des relations des organismes avec le monde environnant, c'est-à-dire, dans un sens large, la science des conditions d'existence. »(Ernst Haeckel, Morphologie générale des organismes 1866).

Notre existence passe par nos « relations » et si la maison est une, les êtres sont multiples et tous reliés entre eux par le monde qui les entoure.

Drôle d'espèce que celle des êtres humains, qui a migré et colonisé pratiquement tous les continents et perturbé son propre habitat. Au nom du mieux être de quelques uns, elle a réquisitionné les ressources et les terres, et mis en péril avec un acharnement constant des millions d'êtres vivants et nous mêmes.

Cette histoire vous la connaissez, elle est la nôtre, celle de chacun mais si je la rappelle aujourd'hui c'est parce qu'elle fonde la guerre, toutes les guerres et que bien au delà des guerres, ces dérives mettent en péril toutes nos aspirations à la paix.

La paix, c'est elle qui nous réunit aujourd'hui pour cette célébration de tous les enfants déjà nés et de tous ceux qui sont à naître, de toutes les mères qui les portent et les mettent au monde.

On dit que là où il y a des humains, il y a guerre et conflit. Or, là où il y a des humains, il y a aussi et de tous temps cette aspiration constante à la paix. Dans les textes les plus anciens, la notion de paix est récurrente, étendue aux éléments qui nous entourent, dans une vision globale de l'ordre du monde: la paix des flots et de la mer, la paix des vents, la paix de l'âme...Car l'être humain est aussi le porteur de conscience et s'il perturbe lui même l'équilibre de sa propre maison, il est aussi celui qui va trouver les solutions pour réparer, pour restaurer ce qu'il est conscient d'avoir détruit.

Au Vème siècle avant notre ère, Héraclite d'Ephèse écrit : « Le conflit est père de toute chose. Ce qui est taillé en sens contraire s’assemble ; de ce qui diffère naît la plus belle harmonie ; tout devient par discorde” (fragment 8).

Nier le conflit comme intrinsèque à l'être humain,c' est l'entretenir, l'alimenter, l'engraisser à l'infini. Regarder le conflit comme nécessaire à la transformation qu'il engendre, l'apprivoiser comme outil de transmutation, intégrer la violence et les incontournables dérives des humains, est la première et douloureuse épreuve de nos travaux d'alchimistes de la paix.

En Grèce antique, la paix est représentée par l'entité féminine Irénée, enfant du souverain (Zeus) et de l’Équité, Thémis. Les sœurs de la paix sont représentées par l’Ordre, ( Eunomia) et la Justice (Dikè).

Or, aujourd'hui, qui est le souverain ? Dans la constitution, vous, moi, chacun d'entre nous. Qui est garant de l'équité ? Vous, moi, chacun d'entre nous. Nous sommes les parents de l'ordre et de la justice qui permettent à la petite sœur Irénée, la paix, de grandir et de s'épanouir. Nous sommes les héritiers et héritières de millénaires qui nous ont assénés la barbarie et son cortège d'horreurs jusqu'à ce que nous n'ayons plus de larmes pour pleurer, mais qui nous ont permis aussi d'élever les enfants fragiles et forts dont nous sommes responsables.

Les élever, les éduquer, e-ducere, les conduire au delà.

Au delà de quoi ? Au delà de nos certitudes, de nos préjugés, des notions aberrantes et pérennes de supériorité, de domination, au delà des vérités implacables au nom desquelles tout est permis, et même d'ôter la vie.

La biologie, la chimie nous offrent des modèles de plus en plus clairs : tout est relié. Dans un corps sain, les innombrables cellules, les organes se relient, se relaient, traitent et transmettent les millions d'informations nécessaires juste pour que la vie d'un seul être continue son cours. Espèces végétales, animales, minérales, tout est relié et nous, poussières d'étoiles, sommes les formidables équilibristes qui réparent et maintiennent et évoluent, et transmutent, tandis que comme l'écrit Virgile, le ciel nourrit les astres.

Avez vous déjà regardé un champ et des bêtes en train de paître ? Images de toujours, d'ici et d'ailleurs. Les bêtes se repaissent de la nourriture de la terre, de l'eau, de l'air, et du feu du soleil vers lequel dans un suprême effort se tendent les fleurs sauvages et les plantes, dignes du respect millénaire de tous les médecins qui humblement s'inclinent devant les vertus insoupçonnées de chaque espèce. L'harmonie est là dans son intégrité et le vivant vibre et frémit en paix. Le berger a sorti sa flûte. Il joue pour les bêtes, pour l'herbe et le bois, il joue pour « le ciel qui nourrit les astres ». Paître du latin pascere «mener, nourrir, entretenir, faire croître, développer; repaître, réjouir»

Et au cœur de l'horreur, se réjouir encore lorsque la dignité humaine s'élève et chante son inaliénable mélodie.

Images de toujours, d'ici et d’ailleurs.

Sarajevo 1993. Comme les bûcherons sont allés couper du bois pour les otages de la ville assiégée, comme les infirmières sont allées panser les blessures, je suis allée ouvrir un atelier d'écriture et de pratique théâtrale pour faire ce que je sais faire : collecter dans la guerre les messages de paix.

Quatorze adolescents sont sortis des abris pour venir écrire, dire et jouer. En 4 jours, nous avons écrit et monté « Le dictionnaire de la vie de Sarajevo ». Lorsque nous nous sommes rencontrés, il m'a fallu donner un thème, un fil conducteur. Je regardais ces enfants épuisés, qui avaient faim, qui avaient peur, frappés par la mort de leurs proches. Je me suis sentie tout à coup étrangère à cette terre où tant d'horreur devient réalité. Je me suis sentie d'une autre planète. Le thème alors s'est imposé : une extra terrestre vient sur terre pour comprendre la vie et écrire un dictionnaire de l' humain. Elle atterrit à Sarajevo en pleine guerre et rencontre ces adolescents.

Un soir, après l'atelier, j'étais invitée chez une femme de Sarajevo. Elle avait préparé un café, mélange de pois chiche noir couleur café et me le servait dans une admirable tasse en porcelaine. Il y avait pour la première fois quelques instants d'électricité et la télévision était allumée pour avoir des nouvelles de la guerre. Ce jour là, l'armée bosniaque avait remporté une victoire. Ce jour là passaient en boucle de mauvaises images des cadavres serbes. De jeunes gens couchés dans l'herbe, les yeux ouverts, frappés par la mort.

La tasse en porcelaine a tremblé dans les mains de la la femme et elle a éclaté en sanglots. A travers ses larmes, dans un anglais approximatif elle a partagé avec moi sa douleur :  « look, look at them. They are just kids, young people, young men, sons. Regarde, regarde les, ce sont des enfants, de tout jeunes gens, des fils. » Cette femme bosniaque pleurait les morts de l'ennemi, elle pleurait ces enfants, ces jeunes gens fauchés, sans comprendre. Elle pleurait au nom de leurs mères à tous, elle pleurait sur ces vies trop courtes. En elle, il ne pouvait y avoir de victoire ou de joie à gagner par la mort des autres et elle partageait déjà la douleur atroce des mères de ceux qu'on disait « ennemis ».

La veille, dans notre pièce, à l'extra terrestre qui demandait : « Qui est l'ennemi ? », les adolescents avaient répondu : «  Des gens comme nous. Ils parlent la même langue, ils sont allés aux mêmes écoles. Ce sont nos frères. »

Au cinquième jour, nous avions prévu de jouer trois fois la pièce dans différents quartiers de Sarajevo pour éviter au public de traverser la ville. Les bombardements s'étaient brutalement accrus tandis que nous nous rendions à l'académie des Beaux Arts. Devant l'intensité des tirs, j'ai proposé au groupe de courir vers l'abri le plus proche. Emir, 16 ans, a regardé sa montre d'un air agacé. « Il est moins quart. Nous avons promis d'y être à 3h. Nous avons rendez vous et nous allons être en retard. » Les autres acquiesçaient. J'ai senti que rien ne les arrêterait. Ils étaient sortis des abris au risque de leurs vies pour rejoindre une femme qu'ils ne connaissaient pas et qui leur proposait d'écrire une pièce sur la paix. Aujourd'hui, la pièce était née, elle demandait à grandir, à prendre forme, à s'envoler vers les esprits de ceux qui l' attendaient. Nous ne pouvions pas être en retard.

La mort, face à l'acte de dire, transmettre, diffuser l'amour pur qui avait coulé sous leurs plumes d'adolescents, la mort n'était plus qu'une anecdote. Et là, tremblant qu'ils ne soient fauchés comme ceux que j'avais vus la veille sur le petit écran sanglant, là je n'ai pu que me réjouir de la grandeur de l'humain, de cette incroyable grandeur toujours renouvelée des petits d'homme. Et nous avons ri ensemble de cette image : Emir agacé par ma légitime hésitation à poursuivre et montrant théâtralement sa montre...

La chanson que les jeunes de Sarajevo ont choisie pour la fin de leur spectacle était la chanson d'un poète serbe : Djordje Balasevic. Et cette chanson dit « A partir des lambeaux de tristesse, nous tisserons le bonheur. Nous sommes tous des équilibristes entre les étoiles. »

Image de toujours et d'ailleurs. Beyrouth 1998.

J'emmène l'extraterrestre de Sarajevo à Beyrouth. Elle va rencontrer les élèves d’établissements scolaires de quartiers dits « en conflit ». Je deviens la scripte et la messagère de leurs pensées et je vais porter les manuscrits précieux des uns aux autres pour construire la pièce qui les réunira tous : « Le Dictionnaire de la vie de Beyrouth ».

« Écoute, le chant du muezzin qui se mêle aux cloches de l’église des chrétiens. Ferme les yeux et tu entendras la musique de Beyrouth. » Explique l'un d'entre eux à L'Extraterrestre.

Vous avez dépassé la guerre ?

Oui.

Nous avons besoin de nous comprendre les uns les autres.

Tous ceux qui ont commencé à trouver des solutions ont été tués.

Ceux qui font avancer le monde sont toujours tués.

Parce qu’il y en a qui ne veulent pas que le monde bouge.

Quelle est la cause de toutes ces catastrophes ?

La folie des humains.

Ils sont tout petits et se croient très grands, très puissants.

Ils veulent se mesurer aux étoiles.

Ils sont frustrés d’être si petits.

Et ils n’arrivent à être grands que dans la destruction.

Il faut des années pour construire.

Un instant pour tout détruire…

La force détruit tout. L’idée de la force, le vertige de la puissance détruit tout ce qui est.

Et la beauté est fragile.

Le virus, ce n’est pas seulement la haine, c’est aussi le découragement devant la haine.

Soyons courageux.

Fragiles et courageux.

Humbles et courageux.

Chacun est libre dans sa religion. Pourquoi ne laisse-t-il pas l’autre libre ?

Libre et fragile.

Regardons les autres comme nous nous regardons nous-mêmes.

Regardez l’autre comme un frère, comme une sœur, c’est le début de la paix.

C’est l’amour.

Le miroir de l’amour est à l’intérieur de nous. Il échappe à la fausseté des apparences. Il suffit de l’incliner vers la lumière du soleil et le mensonge y brûle.

Les humains se transmettent ce miroir de vie en vie.

Rien ne peut le briser.

Ni la guerre.

Ni la mort.

La beauté y danse, souple comme l’écume, libre comme le vent, multiple comme le sable, chaude comme les feux qu’elle allume !

A l'avant dernier atelier, la milice est venue nous arrêter. La pièce était finie mais elle n'a jamais pu être jouée. Je n'ai pu revoir ni les jeunes ni les enseignants passionnés qui ont rendu le projet possible.

Bretagne 2010. Je monte la pièce de Beyrouth avec de jeunes bretons d'un collège où j'intervenais en atelier théâtre. Étaient projetés pendant la représentation les visages des auteurs libanais, si beaux, garçons et filles, rayonnants d'espérance.

Des parents ont été très mécontents du choix de la pièce, se sont plaints à la direction de l'établissement. Censure. Violence de la censure. Le chant du muezzin lié aux cloches de l'église n'est pas passé. Notre contrat avec le collège n'a pas été renouvelé. C'était en France, il y a 4 ans. Mais je vois encore les visages des enfants bretons, les timides, les effacés, tout à coup fermes et déterminés parce qu'ils étaient devenus porte paroles de la paix.

Juin 2014 Je suis à Sarajevo pour la commémoration des 20 ans de la guerre. Je retrouve, après 21 ans, les adolescents du premier Dictionnaire de la Vie. Ils sont adultes, parents et me présentent leurs enfants. Sanja qui avait 16 ans en 1993 vient avec sa fille qui a aujourd'hui 16 ans. Elle est fière de sa mère qui adolescente a participé à cette pièce qui continue à s'écrire à travers le monde. Elle veut écrire aussi, réaliser des films, informer, faire avancer la paix. Tous, je les ai retrouvés courageux, déterminés, lucides et cependant joyeux, de cette joie profonde d'être encore, quelle que soit la situation, équilibristes entre les étoiles et alchimistes de la paix.

Al Kimija, alchimie, c'est peut-être la quête de la transmutation du métal en or, mais c'est d'abord et surtout la transmutation de l'ignorance en l'or de la connaissance, de la frustration et de l'humiliation en épanouissement, de la violence et de la barbarie en pardon et réconciliation, de la faiblesse en courage et en détermination, de la douleur en amour.

Comme laboratoire de cette alchimie sans cesse renouvelée, j'ai pour ma part choisi le pays de l'art qui rassemble et fédère au delà de toutes les appartenances. J'ai choisi d'offrir au plus grand nombre la traversée de la création comme outil de transmutation. Chacun, chacune d'entre nous est cet alchimiste de lui même dont la transformation rayonne et contamine son entourage, et ce laboratoire peut naître dans tous les champs d'applications.

Car tous les jours je vois avec émerveillement dans l'or des regards qui s'éveillent, dans la lucidité sans fatalisme, dans ce pays universel où tout est relié, tous les jours, je vois se forger les balises inaliénables de la paix sur un chemin où tout est encore à créer.

Annonçant la planétisation que nous connaissons aujourd'hui, Pierre Teilhard de Chardin voyait une « pellicule de pensée enveloppant la terre, formée des communications humaines ».

Et il ajoutait :« Rien dans l'univers ne saurait résister à un nombre suffisamment grand d'intelligences groupées et organisées ».

 

Mères pour la paix, pères pour la paix, ce sont ces intelligences que vous allumez comme des phares qui éclairent les tourments et les tempêtes, sans doute nécessaires, pour que l'humain encore adolescent trouve son chemin dans l'harmonie et s'émerveille de sa ténacité à élever les trois sœurs immortelles: l'ordre, la justice, et la paix.

 

 



Mirabel le 8 octobre 2014